Philippe van Leeuw s'attache à un devoir difficile : rendre la parole aux survivants du génocide rwandais, tout au long d'un film quasi-muet, « Le jour où Dieu est parti en
voyage ». Cette œuvre, couronnée et sélectionnée pour de nombreux prix, célèbre puissamment et sobrement le pouvoir de la vie, de la mort, de la souffrance et de l'instinct. Rencontre
amicale et sincère.
Commençons par le commencement : pouvez-vous nous parler de la genèse du projet ?
Je n'ai pas l'impression que j'ai choisi ce sujet, mais plutôt que le sujet s'est emparé de moi. En avril 1994, quand le génocide a éclaté, j'étais parvenu à une espèce de théorisation
personnelle de l'idée de l'Holocauste et de Génocide, en particulier par rapport à la Shoah. J'ai donc pris en pleine figure ces images du génocide rwandais que l'on connait tous, qui sont très
fortes, insupportables.
Par la suite, il s'est trouvé que j'ai rencontré des gens qui avaient du être évacués quelques jours auparavant le début des massacres, et qui m'ont raconté que la seule chose qu'ils avaient pu
faire pour venir en aide à la nounou qui s'occupait de leurs quatre enfants, c'était de la cacher dans le plafond. Ils étaient évidemment dévastés, avec une culpabilité énorme par rapport à cette
femme qu'ils avaient abandonnée. Je n'ai pas pu me défaire de ce témoignage ; pendant des années je suis restée avec cette femme que je n'ai pas connue mais que j'ai gardée en moi. À un moment
donné je me suis rendu compte qu'il y avait moyen de lui imaginer un récit, un parcours, et que ça permettait d'explorer la question de la survie.
Est-ce que votre origine belge vous apporte une part de culpabilité par rapport à ces événements ?
Mon origine à moi, personnellement, non, mais je pense que la Belgique a une lourde responsabilité sur ce qui s'est passé, tant au point de vue historique que du point de vue des événements
eux-même. Le premier jour du génocide, dix casques bleus belges ont été assassinés par les miliciens, et la réaction belge a été de se retirer plutôt que de rester. Je pense qu'avec le
contingent dont disposait la MINUAR (
MIssion des Nations-Unies pour l'Assistance au Rwanda, NDR) à l'époque, il y avait moyen de contrecarrer ce génocide. Et que sans les Belges, ça
devenait impossible.
Trouver des moyens de production, cela a-t-il été difficile ?
Cela a été relativement difficile et long en effet, parce que peu de gens s'intéressent à l'Afrique, et que le sujet lui-même est ardu. Ce n'était pas facile de convaincre, mais je n'ai pas lâché
prise. Une fois que je me suis lancé dans cette histoire, il fallait que ça aboutisse, et j'ai toujours trouvé l'énergie nécessaire pour avancer : ce qui constitue une grande différence par
rapport à mes collaborations précédentes. En aboutissant, en réussissant à restituer cette souffrance, j'avais comme une réponse à donner. Tout au long du projet, des gens nous ont portés, nous
ont soutenu bec et ongle malgré les difficultés à surmonter : difficultés techniques et psychologiques, certaines personnes pensant que je n'avais pas de légitimité à faire un tel film.
Et pour ce qui est du casting, sur place ?
Il était clair pour moi au départ que je ne pouvais pas m'appuyer sur un acteur ou une actrice, en particulier par rapport au personnage de Jacqueline. Je voulais un témoignage, un ressenti, une
expérience vécue. J'ai donc cherché à Kigali, pendant trois mois, une rescapée rwandaise qui ait toujours vécu dans son pays pour ne pas avoir été influencée par notre culture occidentale, en
prise directe avec sa propre culture. Je comptais sur ces piliers pour que l'actrice puise en elle-même les ressources nécessaires à son rôle. J'ai rencontré beaucoup de gens : ce n'était pas
toujours facile car à chaque fois je leur demandais de me raconter leur parcours et j'ai reçu des témoignages vraiment très douloureux. Ruth Nidere s'est imposée car elle était différente, d'une
expressivité extraordinaire. Pendant les essais, elle a conquis tout le monde, producteurs, distributeurs. En plus, le fait qu'elle soit chanteuse au départ m'a intrigué. Ma directrice de
casting, rwandaise également, m'a expliqué que quand elle chante durant les commémorations devant 2000 personnes, tout le monde pleure. J'ai trouvé en elle cette sincérité dont j'avais vraiment
besoin.
Afazali Dewaele, qui joue le rôle principal masculin, s'est fait adopter par une famille belge et a quitté le Rwanda à l'âge de 8 ans. Il n'a donc plus eu de contacts avec son pays pendant toute
sa jeunesse. Au départ je voulais adopter la même démarche pour le rôle masculin que pour le rôle féminin, mais il y avait une véritable difficulté pour des non-comédiens : la souffrance
physique, qu'il fallait rendre aussi crédible que possible. C'est grâce à cette capacité que Afazali Dewaele m'a conquis.
Votre façon de filmer, classique, sobre, sans effet, se rapproche du documentaire. Comment assumez-vous cet aspect du film ?
Absolument, j'ai recherché cet aspect. D'une part la fiction était un véritable impératif pour moi : je n'imaginais pas un documentaire sur le sujet, mais je voulais que la manière dont on
reçoive le film soit viscérale, et qu'on puisse vraiment s'identifier à ce personnage. Il ne fallait donc pas tomber dans un maniérisme cinématographique. Il fallait que le film existe pour
lui-même, par lui-même, au service de l'héroïne. En réalité, je ne devais pas apparaître, et j'ai le sentiment d'avoir atteint cet objectif.
Cette façon d'exclure le réalisateur du film reflète-t-elle votre impuissance face aux événements de l'époque ?
C'est une question intéressante... Objectivement ça m'a permis de contribuer à quelque chose dont je me sentais absent et qui me posait un vrai problème. Mon empathie par rapport à cette tragédie
a été instantanée et totale. Pendant longtemps j'ai cherché un moyen d'agir face à cette tragédie et d'essayer de la relater d'une manière ou d'une autre. Et quand j'ai compris que par cette
femme j'avais un vecteur, je me suis investi totalement.
Quelles ont été les conditions de tournage ?
Je suis parti environ 8 mois au Rwanda, de janvier à fin août 2008 : casting, repérage pendant trois mois, puis préparation et tournage proprement dit. J'ai rencontré un enthousiasme
extraordinaire auprès des gens qui vivent là bas. Ils ont tous souhaité travailler à ce projet, Tutsis et Hutus : même les figurants qui jouaient le rôle des massacreurs étaient motivés par ce
même désir de témoigner. Je suppose qu'ils ont tous vécu les événements, jeunes. Pour l'essentiel ce sont des gens qui n'ont pas été partie prenante, mais ils ont été au moins témoins de choses
abominables, et le traumatisme vaut pour eux également. Heureusement pour moi je n'étais pas le premier à faire un film au Rwanda, et j'ai pu bénéficier de compétences et de structures sur
place.
Le film sera-t-il présenté au Rwanda ?
Je fais tout pour ça, je suis en contact avec le Ministère de la Culture rwandais afin que le film jouisse d'une diffusion aussi large que possible. Il n'y a pas de cinéma là-bas, mais on peut
organiser des projections populaires, dans un espace ouvert avec un maximum de gens, avec entrée libre si possible. Cela permettrait au moins aux gens de Kigali de rencontrer le film. Il y
également un festival itinérant qui se déroule tous les ans en juin au Rwanda : j'espère que le film tournera à ce moment-là dans plusieurs endroits du pays.
Peut-on comparer la Shoah et le génocide rwandais tant au niveau de la passivité des témoins durant les événements, que de la promiscuité forcée des bourreaux et des victimes, après coup
?
Il y a une promiscuité insensée et très étrange là-bas, car elle est inévitable. Les personnes dont une partie de la famille a été tuée, eux-même meurtris dans leur chair par des actes
génocidaires, sont contraints de côtoyer leurs voisins qui peuvent avoir participé aux massacres. Il y a donc un vrai problème et en même temps je trouve que la majorité de la population, surtout
du côté Tutsi, fait preuve d'une capacité de pardon assez exceptionnelle. Des gens qui ont décidé d'avancer en tirant un trait sur le passé me disent : « J'ai pardonné ». Dans les
campagnes, ainsi que dans les endroits où il n'y a quasiment plus de Tutsis, c'est plus compliqué : on sent bien que certains sont animés par un esprit de revanche. La période des commémorations,
durant une semaine, au début du mois d'avril, est l'occasion de manifestations et de recueillements, mais malgré tout aussi d'attentats et de raidissements : certains enfants d'origine hutue ne
veulent pas aller à l'école, soit parce que leurs parents les en dissuadent, soit parce qu'ils se sentent eux-mêmes mal à l'aise. Le Ministère de l'Education et de la culture manifeste cependant
un désir d'avancer d'une manière constructive, avec une vraie réflexion sur cette question épineuse.
La réalisation de ce film vous a-t-il apporté une réponse quand à la compréhension des génocides en général ?
Je constate que cela m'a permis de formuler une compréhension à propos de la survivance. Je suis descendue assez profondément avec le personnage de Jacqueline dans la négation de l'humanité et
dans l'animalité qui résiste. Je vois mon personnage comme étant maintenu en vie par son instinct, mais pas par sa raison. Je pense qu'elle souhaite vraiment mourir, et qu'à chaque fois elle a
une sorte de mouvement instinctif qui la maintient en vie de manière contrariante. C'est une attitude commune à l'ensemble des gens qui ont subi ce traumatisme.
La tentation de l'homicide qui traverse le personnage de Jacqueline, peut-il s'assimiler à l'instinct, mais aussi à la folie ?
Absolument. C'est une question encore difficile à expliquer pour moi. Cette scène est surprenante, et en même temps vraisemblable. Dans son désir d'en finir et d'accomplir cet acte sur elle-même,
elle finit par retourner l'arme contre la seule personne à sa portée. Il y a également un refus de suivre le personnage masculin dans son retour à la normalité, au sein de la survivance : le fait
qu'il construise une cabane, qu'il retourne à une forme de civilisation et donc d'acceptation de la situation, cela lui est insupportable.
De manière plus confuse, pour moi comme pour elle, il y a malgré tout une forme de compassion pour cet homme qui est aussi une victime. Ce qu'elle montre en l'abandonnant, en le quittant, car
cela lui épargne d'autres souffrances.
Sans en dire plus, vous terminez ce film par une scène ouverte, sans que l'on puisse savoir ce qui va arriver au personnage...
Je voulais que la fin reste ouverte, par respect pour les survivants. Inerte, à terre, totalement vulnérable, l'héroïne n'est plus une menace pour personne. C'est à ce moment-là qu'un débat peut
avoir lieu entre ceux qui veulent l'aider et ceux qui veulent l'achever. Cette séquence est très troublante : on a donné des indications aux figurants, mais les dialogues sont improvisés. On a
donc un accès direct à un débat improvisé, qui tente de définir le prix d'une vie humaine.
Comment envisagez-vous l'avenir? Avez-vous pensé à votre prochain film ?
Oui, j'ai déjà commencé songer en profondeur à mon prochain film, qui se passera en Flandres. C'est important pour moi de faire ce film avant de songer éventuellement à un autre projet en
Afrique. Je ne veux pas me retrouver coincé dans un sujet, je veux rester polyvalent.
[Crédit : MK2 Diffusion]