C'est quelque chose qui m'obsède et qui m'intéresse. Quand je rencontre une personne, la première chose que je me demande, c'est où elle habite, comment c'est chez elle, comment elle se positionne par rapport à cet espace. Ce sont des notions qui me sont vraiment chères.
On me demande souvent si Maison est mon vrai nom, ou si c'est un pseudonyme. C'est mon vrai nom. Un jour, Pascal Beausse, un critique d'art que j'ai rencontré au Pavillon du Palais de Tokyo, m'a dit : « Tu t'appelles Anne-Laure Maison, tu travailles autour de ta maison, il faut vraiment que tu te positionnes par rapport à tout ça ». Depuis, j'ai réalisé une sorte d'introspection et j'assume complètement le fait de travailler sur ce sujet.
Comment s'est produit le déclic ?
J'ai commencé à suivre les cours aux Beaux-Arts option design (plus spécialement design d'espace), puis j'ai travaillé chez l'architecte François Roche. Par la suite, j'ai postulé au Pavillon, la résidence du Palais de Tokyo. Quand je suis arrivée là-bas, avec tous ces artistes déjà plus ou moins en phase avec leur travail, j'étais la petite nouvelle, qui venait de l'architecture et qui n'avait jamais exposé. Je n'avais fait « que » les Beaux-Arts.
Chaque année, le Pavillon organise un voyage, en vue d'un workshop, et ma promotion est partie au Cambodge, un pays où ma famille a vécu en 1972. Quand j'ai demandé à ma famille de m'en parler, la seule chose qui est clairement ressortie est la maison où ils avaient vécu, et dont ils avaient conservé une photo. Partir de cette photo d'architecture, c'était pour moi avancer en terrain connu. Sur place, j'ai prospecté, j'ai rencontré des gens pour essayer de retrouver le bâtiment. Au fil de mes recherches, j'ai trouvé deux maisons potentielles, qui pouvaient être les bonnes, ou pas ; le pays a tellement changé que c'est impossible à savoir. À la fin de mon voyage, le but s'était déplacé : cette photographie a réellement créé un lien entre moi et les gens, entre les histoires qui s'étaient mêlées, la mienne, celle des Cambodgiens, et celle des Khmers rouges.
Un jour, je me suis installée à l'hôtel, et j'ai écrit d'un trait ; quelque chose est sorti de moi. Par la suite, ce texte a été corrigé et retravaillé par d'autres personnes, mais à peine. Mon œuvre finale, présentée parallèlement au Palais de Tokyo et au centre culturel français au Cambodge, consistait donc en cette photographie (devenue presque fantomatique du fait de l'agrandissement que je lui avais fait subir) et en ce texte, distribué aux visiteurs en français et en khmer à l'entrée de l'exposition.
Comment a évolué votre approche de la maison ?
Suite à ce projet, j'ai commencé à fabriquer des portraits en diptyque avec d'une part des gens qui posent devant leur maison, et d'autre part une photo de leur intérieur, mais sans présence humaine. Cela fonctionne sur le principe « l'habitant - l'habité ». Le projet prend tout son sens uniquement dans le cas où les deux portraits fonctionnent ensemble, l'un ne pouvant être exposé sans l'autre. Ces « portraits intimes » sont aussi importants l'un que l'autre. La série est composée de ma famille, de mes amis, mais également d'habitués d'un bistrot de mon quartier. Le patron m'avait dit « Tiens, toi qui fais de la photo, j'aimerais que tu fasses une exposition ici un jour ». J'avais envie de faire quelque chose de spécifique au lieu, et donc j'ai demandé à tous les habitués de poser pour moi. Cela reste des gens proches, car je les côtoie, je les connais.
Une autre de mes séries, « Dévitalisations » présente des cuisines et des salles de bain dans lequel j'ai enlevé, avec Photoshop, un élément essentiel : le robinet. Les gens ne s'en rendent pas forcément compte, cependant c'est un élément vital. Ce projet est né d'une de mes expériences, lorsque j'ai écouté une émission animée par Daniel Mermet, sur France Inter, au retour d'un voyage au Vietnam, où j'avais été témoin de l'insalubrité, du manque d'hygiène... Je rentrais chez moi dans mon petit confort, avec l'eau courante, la possibilité de faire la vaisselle, de prendre un bain, et j'entends à la radio cette émission consacrée aux dévitaliseurs, ces gens qui s'introduisent dans les appartements à la demande des propriétaires et les rendent inhabitables, afin d'éviter que les squatteurs ne s'y installent.Je suis également intéressée par les maisons de rue, ces maisons à même le bitume et qui restent à mes yeux extrêmement importantes : cela signifie que chacun a le droit d'avoir sa maison et de la construire, comme il peut. Un autre de mes projets, exposé cet été à la galerie L.J Beaubourg, faisait le parallèle entre les maisons des SDF le long du canal St-Martin, et les maisons établies en zone pavillonnaire. C'était une installation lumineuse, des petites tentes alignées et éclairées de l'intérieur. Établir ce parallèle souligne cette notion qui m'est chère de la nécessité du logement pour l'être humain, quel qu'il soit. Je pense pouvoir exploiter ce thème de la maison tout au long de ma vie, j'aurai toujours quelque chose à dire.
[Visuel : en haut, Anne-Laure Maison, Notre maison, Boulevard Monivong, photographie (120x120cm) 2005. en bas : Anne-Laure Maison, Derrière la porte, portraits intimes, André. Diptyques photographiques (20x30 cm), 2007. Crédit : Anne-Laure Maison]
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